
On cherchait un disque capable d'illustrer ce printemps 2011 atomique. On l'a trouvé.
Dire que l'on attendait Kode9 est un euphémisme. Outre le fait d'être le boss du label le plus intéressant de la scène Dubstep, Hyperdub (abritant ou ayant abrité certains des plus vaillants et aventureux producteurs du genre tels que Burial, Ikonika, Joker et The Bug), Steve Goodman nous avait déjà flatté les conduits auditifs avec son Memories Of The Future sorti en 2006, un album long en bouche à une époque où les galettes s'avèrent souvent jetables. Une saison des pluies au pays des averses, en somme.
Car Goodman est une tête. Titulaire d'un doctorat en philosophie, il a notamment écrit un ouvrage, Sonic Warfare: Sound, Affect, and the Ecology of fear, où il se penche sur l'usage du son et de son impact dans le cadre d'une politique de la terreur, œil pour œil, dent pour dent. On est loin de la simple réaction épidermique d'une scène prenant sa source dans la préhistoire des raves parties et de la drum'n'bass, Goodman conceptualise son discours et cela s'entend sur ses disques, galeries de chausse-trappes ne dévoilant pas tous leurs secrets au premier rendez-vous. Kode9 ne passe pas les plats, il les cuisine, épicés qui plus est.
Alors ce nouvel lp, ce Black Sun au titre trompeur, comme l'est son ouverture. Commençant dans la veine dark de Memories, l'album s'illumine peu à peu, avec plein de petites fautes, de tracks un peu lâches, distendus, moins écrits que sur le précédent lp. Ici, pas de singles à proprement parler comme pouvaient l'être précédemment Curious ou 9 Samurai, mais des morceaux qui ne semblent pas en être, marchant souvent par paire, s'enchainant dans la même foulée par l'entremise de cuts tranchants par le vide (Promises/I Am, Neon Red Sign/The Cure). A l'inverse d'un Ital Tek (autre figure majeure du Dubstep), Goodman brouille les pistes en ne dégageant pas de morceaux clairement définis, bien décidé à ne pas formater son écriture. Une approche casse-gueule qui paie sur la longueur puisque l'album, s'il ne séduit pas nécessairement à la première écoute, y gagne une cohérence précieuse, drôle de voyage à la fois épique (la palette large de rythmiques allant du breakbeat sombre au 4/4 sautillant, presque guilleret) et intime (ces mélodies au synthés 8bits mixés très proche, ce son enfantin et mélancolique).
On retrouve évidemment en fil rouge sur Black Sun la voix monocorde et terrifiante de The SpaceApe, collaborateur régulier de Goodman, MC au flow ténébreux qui jamais ne s'emporte, ne déborde de son lit, porteur d'une menace en sous-main toujours prête à exploser. The SpaceApe se fait d'ailleurs sur ce lp encore plus menaçant et impersonnel que sur Memories, laissant les élans mélodiques à Cha Cha, voix féminine apportant à l'album une touche soul planante et vaporeuse. C'est ici l'étonnant Love Is The Drug, morceau à la tournerie évoquant Detroit et sa techno à fleur de peau jusque dans sa brièveté, ses 3 minutes chrono suivi d'un shunt sévère rappelant le Rock To The Beat de Kevin Saunderson dans sa version originale. C'est là The Cure et son mix mouvant dans l'esprit d'un Moodymann, magma instable mais maitrisé où se dégage peu à peu une mélodie presque susurrée.
On cherchait un disque capable d'illustrer ce printemps 2011 atomique. On l'a trouvé. Et on est même sûr qu'il nous aidera à passer l'hiver nucléaire. En état, d'ores et déjà le disque de nos soirées estivales, à écouter entre chien et loup, généreux sans complaisance, intime sans égoïsme.
Kode9 & The SpaceApe /// Black Sun (Hyperdub - 2011)
























